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La Seconde Surprise de l'amour : une perfection

En s'emparant de cette merveille de pièce de Marivaux, Alain Françon signe un spectacle idéal, servi par une distribution formidable.

Alain Françon est un très grand metteur en scène, on le sait depuis longtemps, mais avec cette merveille de pièce qu’est La Seconde Surprise de l’amour, il signe un spectacle idéal. Une perfection de travail et d’accomplissement, servis par une distribution formidable.

On ne saurait échapper aux superlatifs ! On sort de la représentation enthousiaste ! Tout, ici, ravit. Dix ans après avoir fondé sa compagnie, le Théâtre éclaté, Alain Françon avait choisi une pièce de Marivaux, La Double Inconstance. On avait découvert le spectacle à Bonlieu, il y a quarante ans, et l’on s’en souvient… Depuis, Alain Françon a traversé des univers puissants comme ceux de Michel Vinaver, d’Edward Bond, de Botho Strauss, de Peter Handke. Quatre grands témoins européens de la réalité contemporaine. Celui qui fut, après Annecy, directeur du Théâtre du Huitième à Lyon, du Théâtre de la Colline à Paris, n’a jamais délaissé la littérature classique, de Racine à Feydeau, de Goldoni à Ibsen ou Tourgueniev.

>> Retrouvez cet article dans notre numéro consacré à Clara Haskil, prélude et fugue de Serge Kribus, mise en scène de Safy Nebbou

Tout se donne dans une simplicité apparente. Quelque chose de vif, pur, avec des personnages qui prennent à témoin le public, pour notre plus grand bonheur. Un décor harmonieux de Jacques Gabel : un fond de parc, des arbres en automne, fermant le paysage, protègent la terrasse commune des deux maisons en miroir, avec un bassin au milieu. De belles lumières de Joël Hourbeigt, une musique finement distillée de Marie-Jeanne Séréro. Tout est délicat. Rien ne pèse. On a le sentiment du naturel. On pénètre dans l’intimité de la Marquise et du Chevalier. Leurs serviteurs, Lisette et Lubin, sont avec eux assez familiers, quand ils ne sont pas espiègles ou insolents… On y croit. Ajoutons Hortensius, philosophe qui règne sur les lectures de la belle et sa bibliothèque, et le Comte, qui épouserait bien la charmante veuve…

Car elle est veuve, oui, la Marquise. Et le Chevalier, lui, a vu sa fiancée entrer au couvent, vaincue par l’adversité de ses parents, opposés à son mariage. Le mécanisme est en place. La machine matrimoniale analysée autrefois par Michel Deguy. Mais ce qui est beau et nous ravit, par-delà la langue étincelante mais sans effets, la très belle langue de Marivaux et du XVIIIe siècle français, c’est l’aveuglement des personnages. « Je ne savais pas l’amitié si dangereuse », avouera la Marquise…

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Un ballet des cœurs et des corps

Créée fin 1727, La Seconde Surprise de l’amour, est assez différente de La Surprise de l’amour qui date de mai 1722. Un thème leur est commun. C’est l’amitié qui lie Lélio et la Comtesse dans la première surprise, ce « beau duo » comme dit le Baron qui les observe… Amitié dangereuse, oui ! Dans les jolis costumes de Marie La Rocca, soutenus par les conseils de la chorégraphe Caroline Marcadé, c’est à un ballet des coeurs et des corps que nous assistons. Ce n’est pas sans ironie que Marivaux observe les personnages qui s’égarent, ce n’est pas sans cruauté que sont traités ceux qui sont exclus du cercle. Hortensius, l’intellectuel – pédant, dit l’auteur – n’a pas sa place chez ces petits aristocrates. Et il est remercié méchamment. Rodolphe Congé lui donne une humanité touchante. Écarté, le Comte dessiné avec intelligence par Alexandre Ruby, est lui aussi humilié. Maîtres et valets s’y entendent… Thomas Blanchard est un excellent comédien se délectant de ce Lubin peu honnête qui va jusqu’à chaparder la bourse donnée à Hortenisus…

Une idée de mise en scène qui ajoute à la férocité. Lisette est aussi importante que Dorine chez Molière, ici. Suzanne De Baecque est exceptionnelle. Formée au Théâtre du Nord par Françon lui-même, elle est irrésistible, jouant de ses mains, de tout son corps, pour nous arracher des rires, pour donner une énergie intraitable à ce merveilleux personnage de servante intelligente à jolie voix. Les patrons n’ont qu’à bien se tenir ! Elle a de la tendresse pour la belle éplorée. Georgia Scalliet, qui a volontairement quitté la Comédie-Française, et que l’on a applaudie avec tgSTAN, passe des ravages du veuvage à l’éclat d’une femme qui retrouve l’amour. Elle est magistrale. Le Chevalier triste va se laisser porter, heureux. Pierre- François Garel, âme élégante, est parfait. Magnifique !

Armelle Héliot
 

En tournée : 
20 – 21 janvier Théâtre Liberté –Toulon
1er – 5 février Théâtre de Caen
10 – 19 février Théâtre Montansier – Versailles
8 – 12 mars Théâtre Dijon Bourgogne – centre dramatique national
16 – 18 mars Théâtre de Colmar – scène nationale
24 mars – 1er avril Théâtre national de Strasbourg
6 – 9 avril Théâtre Jeu de Paume – Aix-en-Provence
13 – 16 avril La Comédie de Saint-Étienne – centre dramatique national
26 – 27 avril Théâtre du Beauvaisis – scène nationale de Beauvais