Vous êtes ici

Un jour, un auteur : Pierre Notte

Pierre Notte est artiste associé au Théâtre du Rond-Point depuis 2009. Il a été secrétaire général de la Comédie-Française, journaliste et rédacteur en chef du magazine "Théâtres". La plupart de ses pièces sont publiées aux éditions L’avant-scène théâtre, parmi lesquelles "La Nostalgie des blattes", "L’Histoire d’une femme" ou "C’est Noël tant pis".

« L’homme est une erreur »

L’avant-scène théâtre : Où êtes-vous confiné ?
Pierre Notte :
Je suis dans mon nid d’aigle à Paris, au dernier étage, sous les toits, entre des poutres blanches. Au calme, parfois abattu, à regarder l’étendue des désastres.

AST : Comment se déroulent vos journées ?
P. N. :
J’invente de nouvelles habitudes. Relectures et corrections de textes. Cela dure généralement de 8 à 11 heures environ, après trois cafetières matinales. Puis c’est l’heure de mon « sport Buñuel ». Savez-vous que Buñuel, jusqu’à l’âge de 75 ans, faisait encore quarante minutes de sport tous les matins chez lui ? Ensuite, c’est l’intendance domestique, un unique repas vers 16 ou 17 heures. Je travaille aussi pour le théâtre du Rond-Point, je réalise des « vignettes » de textes lus. Je travaille pour l’Académie Charles-Dullin, assure des tutorats. Je désobéis et répète avec le comédien Antonio Interlandi un monologue, "Mauvaise petite fille blonde", dont on ne sait pas s’il verra le jour, et je participe à des lectures organisées par le Théâtre de la Colline dans le cadre de l’opération « au creux de l’oreille ». La Colline a sollicité deux cent cinquante comédiens et comédiennes pour lire tous les jours des textes au téléphone à des gens qui le souhaitent. Puis je vais marcher, une heure, n’importe où. Enfin je calme les angoisses en regardant un classique (Godard, Cocteau, Clouzot, Jeanson…) suivi d’une « sombre merde » (généralement un film à explosions).

AST : Avez-vous des projets d’écriture en cours ? Est-ce une période propice pour écrire ?
P. N. :
Non, pour ma part, impossible d’écrire. Comme d’enfermer un cuisinier avec une vache morte dans une chambre froide, et lui demander de préparer un plat. Je construis encore des châteaux de cartes en Espagne, des projets. Je négocie avec une tournée annulée, des productions effondrées, des répétitions reportées, hypothétiques, le deuil d’une création, etc. Mais je corrige deux pièces, je relis et réécris un nouveau roman. Je ne peux pas m’empêcher de travailler. Ce n’est pas un travail d’écriture, seulement de corrections, d’aménagements, d’ajustements.

AST : La situation actuelle peut-elle être une source d’inspiration ?
P. N. :
Pour moi, pas du tout. L’inspiration, c’est être obnubilé par un sujet ou un propos, et écrire pour s’en défaire. Cela a toujours à voir avec l’isolement et la solitude, la place qu’on cherche dans le monde. Mais dès lors que cette place est avérée, ce n’est plus de l’ordre de l’inquiétude, de l’angoisse. On est au cœur de la catastrophe. On négocie avec elle, impossible pour moi d’être inspiré par elle, encore moins de l’exploiter. La catastrophe que nous traversons serait au contraire pour moi le sujet qui s’éloignerait le plus aujourd’hui de tout projet d’écriture possible. C’est ma limite, mon empêchement.

AST : Qu’est-ce qui vous manque le plus ? Qu’est-ce que vous appréciez ?
P. N. :
Ce qui me manque le plus : les autres. Notre situation est un révélateur extraordinaire des individus et du collectif. Les films catastrophes commencent tous par des scènes d’exposition, on comprend qui est l’arrogant, le cynique, le héros, l’innocent, le narcissique, ou la victime. La catastrophe s’en prend à tout le monde sans exception. Et il est très intéressant de voir les gens se révéler, grâce à tous les réseaux qui permettent d’être ensemble quand on est seul. Et les injonctions permanentes des donneurs de leçons, ou les exhibitionnistes… Et les merveilles, aussi, quelques génies inventifs… Et puis il y a cette revanche extraordinaire des travailleurs de toujours, que les êtres condescendants et supérieurs considèrent comme des héros nouveaux : les aides-soignants, les livreurs de pizza, les éboueurs… que tout le monde a rejetés dans l’invisibilité pendant si longtemps. Soudain on ouvre les yeux et on découvre qu’ils nous sont indispensables. Ça, c’est tout à fait fascinant. Je vais marcher tous les jours une heure dans Paris, je prends chaque fois des chemins différents. Il y a quelque chose de miraculeux dans ce décor arrêté, suspendu, sans voiture, quasiment sans passants, qui se heurte à l’effroi d’avoir affaire à une société de surveillance, de menace et d’inquiétude. L’inquiétude du virus, mais aussi celle de la surveillance policière, les redresseurs de torts, jusqu’aux citoyens délateurs. Il y a les passants qui sourient en s’écartant, ceux qui vous toisent, vous mettent au défi, ceux qui vous insultent parce qu’ils sont prioritaires, de par leur âge ou leur chien, et ceux qui s’en foutent.

AST : Le confinement vous-a-t-il fait prendre conscience de certaines choses et vous a-t-il donné des envies de changement ?
P. N. :
Je ne vais pas prendre conscience aujourd’hui de la misère et des douleurs du monde. Un ami m’écrivait tout à l’heure : « La catastrophe originelle est écrite depuis la nuit des temps dans la Bible. C’est le moment ou Dieu renvoie l’homme du paradis terrestre. Parce que l’homme est une erreur. » Tous les mythes et catastrophes du monde reposent sur ce seul fait : l’homme est une erreur. Mon ami ajoute aussi que tout sera très vite oublié. Parce que l’homme est une erreur. Dans le mythe, le drame, la légende, le poème ou la fiction du film catastrophe, l’arrogant et le cynique sont zigouillés, et méchamment, souvent pris au piège de leur propre connerie. Dans la réalité, ce sont eux qui s’emparent du monde du lendemain.

AST : Quelle est la première chose que vous ferez quand vous sortirez ? Et qu’est-ce que vous ne ferez plus ?
P. N. :
Je ferai exactement la même chose. J’irai marcher. Et j’organiserai des séances de travail avec les gens que j’aime pour essayer de poursuivre ce que nous avons interrompu, malgré tout, nous retrouver, et reprendre, repartir, continuer. Quant à ce que je ne ferai plus, je pense que je ne regarderai plus jamais BFMTV, CNEWS et LCI. Vous avez remarqué comment les publicitaires se sont adaptés à la situation, notamment sur les chaînes du service public ? Quand celles-ci remercient les courageux annonceurs, nouveaux bienfaiteurs, de leur rester fidèles ? J’espère qu’on sortira grandis de tout ça, avec une mémoire.

AST : Pouvez-vous nous citer un objet et une œuvre artistique qui vous ont accompagné pendant cette période ?
P. N. : Un objet : Le ukulélé. Les comédiennes des "Couteaux dans le dos" m’ont offert un ukulélé. Je m’y mets, je travaille. C’est inutile, superflu et sans nuisance. J’essaye de faire des jolies choses.
Une œuvre : La vie est belle (Frank Capra). Parce que c’est l’histoire d’un homme bon, qui se trompe sur tout et sur lui-même, broyé par un monde cynique. Qui sort victorieux et grandi de la bataille. George Bailey, mon héros.

Propos recueillis par Violaine Bouchard

Lire les pièces de Pierre Notte