Vous êtes ici

Un jour, un auteur : Stéphane Guérin

Stéphane Guérin est notamment l’auteur de "Kalashikov", "les grandes filles", "Neuf (des préjugés au doute)" et "Comment ça va ?", publiés dans L’avant-scène théâtre et la Collection des quatre-vents.

« Une fenêtre ouverte sur rien. »

L’avant-scène théâtre : Où êtes-vous confiné ?
Stéphane Guérin :
Je suis dans les Yvelines, sur les bords de Seine.

AST : Comment se déroulent vos journées ?
S. G. :
Mes journées ressemblent de plus en plus à une colonne vertébrale qui souffrirait de scoliose. Elles se tordent, elles font mal parfois, j’ai toujours peur qu’elles se brisent mais non, cela tient. Elles sont en tout cas à l’exact opposé de ce qu’elles étaient auparavant. Le travail occupait tout mon temps et lorsque je ne travaillais pas, je culpabilisais. J’étais mon propre ouvrier et je me réprimandais comme un patron pouvait le faire si j’estimais ne pas avoir assez produit. Aujourd’hui la notion de travail est devenue très ténue. Depuis le début du confinement, je suis en incubation – si vous me permettez ce terme.

AST : Avez-vous des projets d’écriture en cours ? Est-ce une période propice pour écrire ?
S. G. :
Bien sûr que j’ai des projets d’écriture, beaucoup même, mais pour ma part, non, ce n’est pas un moment propice. Je suis dans un état d’immense déconcentration. Il y a une fenêtre ouverte sur rien, pour reprendre les mots de Marguerite Duras. Une fenêtre qui ressemble de plus en plus à celle d’un navigateur Internet s’ouvrant sur le vide immense. Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup, le gouvernement aussi. J’ai stoppé tout ce que j’étais en train d’écrire, comme si la machine s’était arrêtée. Ce virus sert à passer d’une époque à une autre. Ce n’est même pas un changement, c’est un glissement de terrain.

AST : La situation actuelle peut-elle être une source d’inspiration ?
S. G. :
Il est vrai que la peste et le Sida ont beaucoup inspiré les écrivains et les artistes en général. Mais là nous sommes confrontés à un virus méprisable. Il y aura sans doute des pièces, des romans, des journaux intimes, mais quant à moi, cela ne m’inspirera pas. Je n’écrirai pas non plus sur le confinement. Je vais plutôt tenter de continuer mon travail sur la cellule familiale et l’identité. Qu’il s’agisse d’un virus ou d’un étranger qui entre dans une famille, le résultat est le même : la peur, donne lieu chez moi à des comédies, souvent tragiques d’ailleurs.

AST : Qu’est-ce qui vous manque le plus ? Qu’est-ce que vous appréciez ?
S. G. :
Beaucoup de choses me manquent mais elles ne sont pas toutes liées à la situation actuelle. Ce confinement vient surtout taquiner ma misanthropie. J’ai l’impression de me tenir dangereusement à la marge, au bord de la falaise. Mes amis me manquent, aller au théâtre me manque, acheter des livres aussi, mais la plupart des gens ne me manquent pas. L’agressivité ne me manque pas, les insultes ne me manquent pas mais échanger deux ou trois mots ou sourires avec un barman avant d’aller au théâtre, ça oui ça me manque.
J’apprécie cette solitude obligatoire, car plus les années passent, moins je vois de gens et mieux je me porte. Ce virus a l’avantage de faire le tri dans nos relations. C’est comme lors de la perte d’un être cher ; les gens de notre entourage se révèlent. Pendant la première quinzaine tout le monde prenait des nouvelles, puis les messages se sont faits de plus de plus en rares. Et au bout du compte il ne reste plus que le premier cercle.

AST : Le confinement vous-a-t-il fait prendre conscience de certaines choses et vous a-t-il donné des envies de changement ?
S. G. :
Rien ne change jamais, ni les choses ni les êtres. J’y ai toujours cru, mais cela se confirme : nous sommes nos pires ennemis.

AST : Quelle est la première chose que vous ferez quand vous sortirez ? Et qu’est-ce que vous ne ferez plus ?
S. G. :
Je ferai comme tout le monde, j’irai chez Hermès ! Mais je n'embrasserai plus les vendeuses…

AST : Pouvez-vous nous citer un objet ou une œuvre artistique qui vous ont accompagné pendant cette période ?
S. G. :
Un objet : Ma cigarette électronique.
Une œuvre : Les concertos pour flûte traversière de Vivaldi. Ils m’élèvent. Et cela fait un contrepoids avec la lecture de Cioran.

Propos recueillis par Violaine Bouchard

Lire les pièces de Stéphane Guérin